EUSTACHE DESCHAMPS

BALLADES (Traduction du Moyen français)

Ballade 1
J'ai lu que les souris se réunirent
en session extraordinaire
contre les chats, leurs ennemis,
pour savoir de quelle manière
elles pourraient vivre en lieu sûr
et sans danger.
L'une d'elles alors proposa :
"Qui pendra la sonnette au chat ?"

La décision fut prise fermement,
avant que toutes se séparent.
Une souris du plat pays
qui les rencontre leur demande
ce qu'on a fait. Toutes répondent
que leurs ennemis seront mat :
"Ils auront la sonnette au cou !
- Qui pendra la sonnette au chat ?

- C'est la difficulté !" répond un rat.
Sagement elle leur demande
qui sera chargé de l'exploit.
Chacune s'excuse et s'en va.
Il n'y eu point d'exécutant :
tout le projet tomba à plat.
Bien fut dit, mais finalement,
Qui pendra la sonnette au chat ?

Prince, on prend souvent des résolutions,
mais on dira, comme le rat,
d'une décision sans exécution :
Qui pendra la sonnette au chat ?
Ballade 2
Un paysan avait un chien
qui, jeune, le servit longtemps.
Il faisait force guerre aux loups
et gardait les brebis aux champs ;
il prenait gibier, grands cerfs,
et la nuit gardait la maison.
Le paysan l'aimait, alors :
on est aimé tant qu'on rapporte.

Mais finalement la vieillesse
atteint ce chien, il s'alourdit,
lui qui avait tant cheminé.
Pour son maître, il est une charge.
Par ses valets, il le fait battre
et dit que ce vieux chien lui nuit ;
il préfère prendre des jeunes :
on est aimé tant qu'on rapporte.

Rounel dit alors dans sa langue :
"Tout ce temps j'ai usé mon corps
à vous nourrir de bons morceaux,
à garder femme, enfants, foyer ;
j'aurais dû être secouru,
mais tout salaire s'est enfui.
Vous tous, prenez-y garde :
on est aimé tant qu'on rapporte."

Prince, à la cour, d'anciens serviteurs
tourmentés par la vieillesse
sont mis dehors par les nouveaux :
on est aimé tant qu'on rapporte.
Ballade 3
Il n'y a pas longtemps, dans un certain pays,
je vis en songe un pénible cortège.
Il y avait Orgueil chevauchant un lion.
A ses côtés, Colère agite son épée,
montée sur un loup. Envie la folle
montait un chien en grommelant.
Avarice gouverne la région.
Jamais je ne vis de gens si misérables.

Celle-ci était couverte d'or et de bijoux
mais mourait du désir d'en acquérir davantage.
Paresse, après elle, dormait en continu ;
une année ne suffit à filer sa quenouille ;
la pauvre échevelée promène sur un âne
son éternelle indigence.
Sur un ours Gourmandise était posée.
Jamais je ne vis de gens si misérables.

Celle-ci n'apportait que destruction
et sa bouche gourmande enflait sa panse.
Luxure remontait ses genoux
en chevauchant une truie en chaleur,
se mirant, se peignant comme une fée,
attirant bien des hommes d'un seul regard ;
mais l'odeur qu'elle laissait était nauséabonde.
Jamais je ne vis de gens si misérables.

Prince, elle est détruite, la terre
où de tels vices seront rois ;
le royaume est perdu, l'âme sera damnée.
Jamais je ne vis de gens si misérables.
Ballade 4
A douze ans j'avais une grande imagination.
Jusqu'à trente ans je ne cessai d'apprendre.
J'avais en tête les sept arts libéraux,
jusqu'à pouvoir comprendre
le ciel et les éléments,
les mouvements de chaque étoile.
Alors chacun me donnait des gages, des vêtements.
Désormais ma raison diminue par vieillesse.
Pardonnez-moi, je pars en loques !

A l'âge mûr, j'eus l'avantage de mes fonctions.
Je comprenais les lois et les décrets,
je savais argumenter logiquement
et rendre des jugements justes et vrais.
On me respectait, alors,
on me faisait asseoir au premier rang
mais on me fait la grimace par-derrière :
je me moquais de celui qui me moque désormais.
Pardonnez-moi, je pars en loques !

Il est sage, celui qui agit en son temps
pour que la pauvreté ne puisse le surprendre.
Car celui qui est vieux, chacun lui fait la nique,
chacun le critique, le dispute.
Il est pour tous une charge.
Qu'il veille alors à ne pas être indigent,
sa morve lui ferait perdre sa morgue.
On se moque de moi comme de tous les vieux.
Pardonnez-moi, je pars en loques !
Ballade 5
Chacun me dit : "Tu dois être content,
toi qui as vu l'honneur en bien des terres,
au-delà des montagnes, au-delà de la mer
et en tous les lieux où la noblesse le cherche,
toi qui as observé bien des terribles guerres,
qui as connu l'amour ! "
Et je réponds : "je n'y ai rien gagné.
Que m'apporte tout ce que j'ai vu ?"

Il est vrai que j'ai vu danser,
chercher par amour la gloire des armes,
faire en temps de paix joutes et tournois,
chanter, conquérir des pays,
faire la chasse au vol, la chasse à courre,
se divertir. Un autre monde existe.
Je peux bien dire, et j'en suis affligé :
"Que m'apporte tout ce que j'ai vu ?"

J'ai vu les rois sacrés, leurs grandes cours
où l'on pose peu de questions,
les chevaliers aux beaux habits brodés,
leurs précieux joyaux qu'ils avaient mis sous clé.
J'ai fait comme eux; je ne le cache pas :
je n'y ai rien acquis et mon temps est fini.
Si ce n'est le renom, tout emporte le vent.
Que m'apporte tout ce que j'ai vu ?

Prince, le temps ne peut guère durer,
chacun doit mourir,
jeunes et vieux, vieilles et blondes, aussi,
les courageux, les couards, finalement
tout est néant. Et je demande :
"Que m'apporte tout ce que j'ai vu ?"
Ballade 6
- Je suis stupéfait de voir une tête dure
qui voit et entend mais ne veut comprendre
ce que je dis pour qu'elle soit sauvée.
- Vous êtes bien sot de croire l'éduquer ;
Connaissance l'a laissé tout en bas ;
il vous entend bien, mais peu lui importe,
autant remplir d'eau une passoire
ou apprendre aux mulets à jouer de la harpe
que lui parler à voix forte ou basse.
Chantez pour l'âne, il vous fera des pets.

- Que dites-vous ? Vous êtes fou !
L'homme ne doit-il pas tendre à toutes les vertus
et éviter les vices si bien
qu'on ne puisse lui reprocher aucun mal ?
Son esprit est raisonnable ; il doit donc tendre
aux biens de Dieu ; c'est là qu'il doit regarder.
C'est la bête brute, qui, sans esprit, ne connaît
l'introspection : elle ne vit que pour le monde.
- Vous grognez bien, mais votre prêche est vain.
Chantez pour l'âne, il vous fera des pets.

Pouvez-vous changer le cours du ciel,
faire l'eau devenir cendre,
d'un pourceau créer une jument
et faire Dieu descendre sur terre ?
- Bien sûr que non. - Vous ne devez pas plus
essayer de combattre les têtes dures.
Ce qu'on leur dit entre par une oreille
et sort par l'autre, tout n'est que procès et querelles.
Cessez d'éduquez de tels sujets !
Chantez pour l'âne, il vous fera des pets.

Prince, il perd son temps celui qui essaie
d'éduquer les sourds, de loin ou de près.
Il ne doit pas raisonner les têtes dures.
Chantez pour l'âne, il vous fera des pets.
Ballade 7
- Qu'est-ce que l'amour ? - Aime et tu le sauras !
- J'aime déjà. - Tu sais donc ce que c'est que d'aimer ?
- Oui en vérité. - Dis-le-moi, s'il te plaît !
- C'est doux désir qui prend de l'amertume,
c'est souvenir qui m'a conduit en mer,
c'est doux plaisir qui me force à penser
par les beaux yeux dont je me plains ;
un doux regard en est la cause.

- Je te vois prisonnier. Dis-moi, que feras-tu ?
Ton désir peut-il s'adresser à ta dame ?
- Oh non ! - Pauvre malheureux !
Vois cet amour que tu n'oses poursuivre
et qui te plonge entièrement
dans un feu secret dévastateur !
Qu'en dis-tu ? - Je suis à l'agonie, c'est évident,
un doux regard en est la cause.

Conseille-moi ! - Je ne sais pas comment.
- Si ! - Je voudrais... - Quoi... - Te donner un ordre :
sors ton coeur de là ! Ainsi tu guériras.
- C'est impossible. - Alors tu dois lui faire la cour
sans aucun répit et lui dire ou lui faire dire
sans cesse ce que tu ressens pour elle.
- Je le ferai. Mes tourments sont trop grands,
un doux regard en est la cause.

Prince, je sais - plus besoin de le demander -
ce qu'est l'amour : j'ai ma part de souffrance.
- Le sais-tu vraiment ? - Oh oui ! J'en meurs,
un doux regard en est la cause.
Ballade 8
Si quelqu'un doit bien être sacré le roi des Laids
pour sa grande laideur à nulle autre pareille
c'est moi qui le serai, de droit et de raison,
car j'ai le groin d'un sanglier
et la face d'un singe.
Mes dents sont longues et mon nez camus,
mes cheveux noirs, mes joues barbues ;
mes yeux regardent de travers.
J'ai le front et le corps velu.
Je suis le roi des Laids, régnant sur tous les autres.

Ma figure est étrange depuis longtemps déjà.
On peut me peindre comme un Maure :
je suis couvert de taches, tout difforme
petit et rond et gros, aux bras trop courts.
On doit bien me couronner roi !
Je suis tout courbé et bossu,
grêle du bas et gras du haut.
Aucun roi souverain n'est formé comme moi,
je peux donc en conclure :
Je suis le roi des Laids, régnant sur tous les autres.

Dorénavant, toutes les créatures
dont on pourra bien voir et éprouver
la laideur manifeste et naturelle
seront à mon service, placées en quelque office
et celui qui s'en fiche
le sera d'autant plus.
Toutes mes gens, allez, enrôlez
tous les hideux pour toujours !
C'est moi qui gouvernerai le royaume,
Je suis le roi des Laids, régnant sur tous les autres.

Prince, je suis incomparable.
En souverain, je distribue les bénéfices
séculiers et ecclésiastiques :
Je suis le roi des Laids, régnant sur tous les autres.
Ballade 9
Marion ! Ecoutez-moi !
Je vous aime plus que nulle autre,
alors humblement je vous prie
de me laisser de la turelure
et de ma chevrette jouer
au-dessous de votre ceinture.
Je vous apprendrai là à sauter et à danser
et faire des figures.
- Robin, je ne veux pas le faire.
Doit-on ainsi parler d'amours ?

- Mais oui ! Et je vous dis encore
que je vous ferai chanter seule
et avec moi, à l'unisson.
Je vous montrerai comment on construit
un ensemble à deux voix, comment on synchronise
le rythme rapide des croches
comment fausser sa voix, la faire monter haut
et chanter celle du dessous.
- Va te faire étrangler ailleurs !
Doit-on ainsi parler d'amours ?

- Marion, si l'on connaît cet art
on en reçoit de douces récompenses.
Maîtriser le mi et le fa,
je vous apprendrai à écrire
et plus jamais vous ne voudrez savoir
autre chose que compter
un, deux, et chanter en mesure
de rapides vocalises.
- Vous m'en dites de belles.
Doit-on ainsi parler d'amours ?

Apprenez-moi, mon doux ami,
cet art !" Il la prend, la mesure,
ouvre son livre en grand,
y fait entrer sa plume toute raide.
Elle cria un peu, mais elle endure
et il la fait chanter :
un, deux, à la tierce, à l'octave.
Il la rejoint rapidement
en disant pour répondre au chant :
"Doit-on ainsi parler d'amours ?"

Marion, qui savait très bien faire,
mit tout son coeur à ce solfège.
Lorsqu'elle sentit la douceur
de cet art qui lui fit ouvrir son livre,
elle s'évanouit, et revenant à elle,
crut Robin prêt à s'en aller.
Le prenant dans ses bras,
elle se fait complimenter
et lui dit : "Je ne demanderai plus :
Doit-on ainsi parler d'amours ?"

Prince, il faut louer cet art
que les jeunes maîtrisent
en trois jours.
Les vieux ne savent pas montrer
comment le pratiquer : il en sont critiqués.
Doit-on ainsi parler d'amours ?
Ballade 10 : Ballade sur la grande mutation des temps, l'affaiblissement des espèces et l'approche de la fin du monde.
Les jours, les mois, les ans, les hommes et leurs moeurs,
toutes les sortes d'animaux,
les matières du sol et les quatre éléments,
toutes les vertus cardinales
et les complexions corporelles,
les arbres, les fruits, les poissons,
les prés, les champs de blé, les vins et les moissons,
la reproduction des espèces
avec les saisons s'amoindrissent :
toute chose se dénature.

En automne, en hiver, en été, au printemps,
les conditions météorologiques
et les climats sont bouleversés.
Trop d'hommes ont péché en voulant obtenir
de l'argent, des joyaux ou des offices.
L'envie, l'orgueil, la calomnie,
la dépravation et l'ordure
règnent avec la convoitise.
La fin de ce monde approche :
toute chose se dénature.

La foi, la loi sont ébranlées
par nos péchés et nos maux.
Dieu met sur nous guerre et conflits
dans l'Eglise et le royaume,
et envoie pour nos méfaits
refroidissement, inondations,
peste et divisions,
mortalité et famine sévère.
Afin de nous amender,
toute chose se dénature.

Prince, si nous considérons
nos péchés et les punitions
que Dieu envoie à ses créatures
pour Lui nous nous amenderons,
ou tous nous périrons :
toute chose se dénature.